Les boîtes

Publié le par lecoledufresnecamillyvivra.over-blog.com

sardines bis

Cela faisait fort longtemps maintenant que tous les autres pêcheurs avaient quitté la petite île pour installer leurs échoppes sur le continent, au plus prés de leurs clients. De la sorte, ils réduisaient leur charge d’exploitation et amélioraient leur marge bénéficiaire.

 

De telles considérations, le vieux Monsieur n’en avait cure. Il était donc resté sur ce petit bout de terre au milieu de l’Océan quand tous étaient partis. Et ça n’était pas la seule particularité qui le différenciait de ces amis pêcheurs de sardines : là où tous les autres pêcheurs avaient compris leur intérêt financier à mettre six sardines par boîte, puisqu’ils revendaient ensuite les boîtes au kilo, puisque que le prix d’une boîte vide était fixe et élevé, puisque le volume qu’il restait alors pour les condiments était plus faible donc leur coût moindre, le vieux Monsieur persistait à ne mettre de son côté que quatre sardines dans une boîte identique à les leurs.

 

Car le vieux Monsieur voulait avant tout que les petites sardines qu’il déposait délicatement une par une dans la boîte soient heureuses. Une fois la boîte remplie à ras-le-bord de la meilleure des huiles d’olives, une fois le couvercle scellé hermétiquement, il aimait les imaginer nageant inlassablement dans cette piscine dorée, insouciantes et détendues, dans cet environnement agréable. Et il est vrai que, tout à leur bonheur, ces petites sardines ne sauraient jamais leur chance d’avoir fait ce bout de chemin dans les boîtes du vieux Monsieur plutôt que dans celles de l’un de ses amis plus attaché à la rentabilité de son commerce. Car, à six dans une boîte, l’espace était contraint, impossible d’esquisser le moindre mouvement de nageoires, inutile d’imaginer un instant une partie de cache-cache-loup-de-mer avec ses petites copines.

 

Un matin très tôt, le vieux Monsieur partit en mer dans cette chétive embarcation qui l’avait fidèlement servi pendant ces nombreuses années. On ne le revit jamais. La mer était pourtant très calme ce jour là, la visibilité excellente, une journée agréable pour la pêche à la sardine, loin des instants les plus pénibles de son dur métier.

 

Au fond de leurs boîtes, les petites sardines du vieux Monsieur prirent conscience rapidement que quelque chose avait changé, que rien ne serait plus jamais comme avant : le mouvement régulier de la boîte, que retournait chaque jour leur ami pour garder un contact avec elles, avait disparu. Alors elles pleurèrent des larmes dorées et trouvèrent la force d’affronter ensemble – quatre par quatre – cette épreuve.

 

La fabrique de conserves du vieux Monsieur, dont la renommée dépassait largement sa petite île, trouva rapidement acquéreur, un homme du métier. Sans sourciller, celui-ci rapatria la fabrique sur le continent. Seuls les murs témoigneraient dés lors que cet endroit avait abrité le bonheur de tant de petites sardines.

 

Et, puisque la pression de ces créanciers était élevée, puisque la rentabilité de sa fabrique le lui imposait, l’acquéreur de la fabrique du vieux Monsieur fut contraint de changer le mode de conditionnement de ces petits poissons : désormais, ici comme ailleurs, les sardines seraient six par boîtes ! Il arrivait même parfois, au retour d’une pêche particulièrement prolixe, et quand le nombre de boîtes vides disponibles n’étaient pas suffisant à couvrir cet afflux de pensionnaires, que les petites sardines se retrouvent à sept, voir même huit dans une seule boîte. Nul mot ne serait assez fort pour décrire alors leur malaise de se trouver réunies dans des conditions aussi inconfortables. Les petites sardines ne rêvaient désormais que d’une seule chose : sortir enfin de cette boîte.         

 

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Claire 27/04/2010 17:04


Joli !!!!
La suite : on augmente encore le nombre de sardines, pour arriver à 12 sardines par boîte... Et puis, là, c'est ballot, les boîtes explosent.... Et on est bien obligés de mettre les sardines dans
d'autres boîtes, des boîtes externalisées...


lecoledufresnecamillyvivra.over-blog.com 27/04/2010 20:24



ça c'est la version où on enlève l'huile pour la remplacer par de l'eau bénite. Mais quoi qu'on fasse, on ne peut pas aller contre les lois de la physique : le coefficient de viscosité de l'huile
est bien supérieur à celui de l'eau ! Donc, à nombre de sardines par boîte équivalent, celles qui baignent dans l'huile sont bien plus dynamiques ...